20 – La bibliothèque

« ’Morning Children !» interpella une dame toute de noir et blanc vêtue.

Installée derrière un très haut et très large comptoir en pierre sombre, au bout du hall d’accueil de la bibliothèque, la jeune femme à la mine enjouée devait se pencher en avant pour observer le trio. Sa longue tresse dégringolait sur ses épaules et pendait dans le vide au-dessus de leurs nez levés. Elle leur adressa un grand sourire.

« Mr Adam I’m glad to see you ! How can I help you and your lovely friends ?

— Speak french ! » ordonna Melody en tirant la manche d’Adam avant même qu’il ait le temps d’ouvrir la bouche.

La réceptionniste écarquilla les yeux, son expression se crispa imperceptiblement. Adam, sans s’en soucier, poursuivit la conversation en français. Les enfants obtinrent rapidement le droit d’aller chercher des livres dans la section jeunesse, avec la promesse qu’un chocolat chaud et des gâteaux les attendrait dans un petit salon, dès qu’ils le voudraient.

Au fond, le hall d’accueil ouvrait sur une impressionnante arche, elle aussi constituée de livres en pierre blanche, derrière laquelle Melody apercevait les premiers rayonnages de la bibliothèque. Elle frémit en pensant que, caché quelque part là-bas, se trouvait le moyen de revoir Sans.

« Quel est ton nom ? » demanda brusquement la voix de la réceptionniste au-dessus d’elle.

La petite sorcière sursauta. Perdue dans ses réflexions, elle n’avait rien écouté à ce qu’il se disait. Adam et Clarence avaient commencé à avancer vers l’arche et elle restait bêtement près du comptoir.

« Melody Aoede », répondit-elle avec une fierté.

La jeune femme pinça de nouveau les lèvres, mais Melody n’y prêta pas attention. Elle rejoignit ses amis en courant.

« Mr Adam ! » interpella la réceptionniste.

L’enfant se retourna, laissant les deux filles prendre un peu d’avance. Clarence jouait à ne marcher que sur les carreaux blancs du dallage, Melody sur les noirs.

« With my respect, Mr Adam, she can’t order you anything, lança l’adulte d’une voix douce. Your parents would certainly disapprove. You’re a Mycroft, please remember that. »

Clarence s’arrêta net et jeta un regard sombre à la jeune femme. Adam rouge jusqu’aux oreilles, bégaya une réponse avant de les rejoindre.

« Qu’est ce qu’elle a dit ? murmura Melody.

— Rien que des bêtises », affirma Clarence sur un ton qui n’admettait aucune contradiction.

Adam hocha la tête, les joues encore écarlates, puis les entraîna d’un pas vif jusqu’aux premiers rayonnages.

C’était vraiment une bibliothèque très impressionnante. Ils arrivaient dans le rez-de-chaussée, une très grande pièce circulaire ouverte de nombreuses arches qui donnaient sur d’autres salles. Melody, le nez en l’air, tenta de compter les étages qui cerclaient l’espace jusqu’à la voûte, loin au-dessus d’eux. Au moins dix. Elle ferma un œil, sans parvenir à définir si la lumière tout en haut venait d’un large puis de jour naturel, ou d’éclairage artificiels. Même la taille démesurée des rayonnages des bibliothèques lui donnait le vertige.

« Comment on fait pour attraper un livre sur la dernière étagère ? s’inquiéta-t-elle.

— Il y a des sorts pour les descendre, je crois, répondit Clarence.

— On va déjà au coin enfant ? proposa Adam en tirant la fillette par la manche.

— C’est pas là-bas qu’on trouvera comment faire revenir Sans », grommela Melody.

Elle s’immobilisa, les bras croisés et la mine renfrognée. Ses amis s’arrêtèrent. Adam haussa les épaules et Clarence pinça les lèvres.

« Alors c’est où qu’il faut chercher ?

— C’est quoi l’endroit le plus secret et interdit de la bibliothèque ?

— T’es bête, grogna Adam. Si c’est un endroit secret, alors on ne le connaît pas, puisqu’il est secret.

— Je suis pas bête », s’indigna la petite en fronçant le nez de colère.

Elle leva la tête vers la voûte et désigna du doigt le dernier étage.

« Je suis sûre que c’est tout là-haut.

— Pourquoi tout là-haut ?

— Quand je voulais embêter Sans en cachant ses jouets, je trouvai toujours des coins où il ne pouvait pas tomber dessus par hasard. Tout là-haut, on ne peut pas y aller par hasard. Donc, c’est là que je commencerais à chercher. »

Clarence se tordit la tête en arrière et poussa un soupir résigné.

« On va mettre très longtemps à monter !

— C’est pas grave, on a pris nos sacs ! s’enthousiasma Melody. Bon. Où sont les escaliers ? »

En réalité, aucun escalier ne menait directement jusqu’au dernier étage. Les enfants dénichèrent un colimaçon qu’ils grimpèrent quatre à quatre pour déboucher sur un grand espace aux rayonnages croulant sous d’énormes livres aux reliures de cuir. Il leur fallut une dizaine de minutes pour s’orienter dans les allées biscornues de la pièce et trouver le passage suivant : une large volée de marches en pierres blanches qui les conduisit, après cinq bonnes minutes de montée, à une superbe salle toute en voûtes et en ogives étincelantes. Les bibliothèques, ici, s’agençaient en étoile autour de longues tables. La lumière, ni trop forte, ni trop chaleureuse, semblait émaner du plafond, plongeant l’endroit dans une ambiance apaisante et studieuse. Une douzaine d’adultes étaient d’ailleurs installés sur les plans de travail et lisaient ou écrivaient dans le plus grand silence.

Le trio s’esquiva discrètement avant que l’un d’entre eux ait la mauvaise idée de leur demander ce qu’ils faisaient là.

« Il faut essayer de retrouver le puits de jour, au moins pour évaluer si on est beaucoup monté », murmura Clarence alors qu’ils atteignaient un nouveau palier.

Cet escalier tout en bois n’avait fait que grincer sous leurs pas. Pourtant ils ne pesaient pas bien lourd tous les trois ! Ils parcoururent quelques rayons – des présentoirs en métal, avec des livres à la tranche colorée, et des magazines – avant de s’arrêter, perplexes.

« Pourquoi on ne l’a pas vu, le puits de jour, dans les autres étages ? » demanda Adam en se hissant sur une chaise qui traînait là.

Clarence ne rejoignit et ils se serrèrent sur l’assise alors que Melody se laissait tomber au sol.

« On dirait même pas le même bâtiment, souffla-t-elle, dépité.

— Les escaliers sont peut-être comme les Portes de l’Allée ? suggéra Clarence.

— Si c’est le cas, alors on est perdus », grogna Adam.

Un silence désabusé accompagna cette constatation. Melody décrocha son sac à dos de ses épaules et sortit un paquet de petits gâteaux.

« On a qu’à goûter. Mon papa dit toujours qu’on réfléchit mieux le ventre plein. »