23 – Mycroft majeure

NdA : Bonjour ! Ce chapitre comporte un dialogue en russe ! Pour vous faciliter la tâche, nous l’avons traduit… Vous trouverez donc de petits chiffres dans le texte : ils font référence à la note de bas de page à consulter tout en bas. Bonne lecture !

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Les couloirs et les portes s’égrenèrent durant au moins une éternité sans que Melody ne parvienne ni à retenir le chemin qu’ils avaient suivi ni à localiser le début d’une sortie vers l’extérieur. Ils avançaient dans un très long corridor dont toutes les fenêtres, placées très haut sur les murs, étaient obstruées. Elles laissaient parfois passer de fines raies de lumières, tout juste assez pour que la petite sorcière puisse voir où elle mettait les pieds. D’ailleurs, elle n’arrêtait pas de trébucher.

« On est où ? » chuchota-t-elle avec prudence.

Seul le silence, ponctué du bruit de ses pas, daigna lui répondre, ce qui ne l’aida pas beaucoup. Maintenant qu’elle y prêtait attention, la fillette remarqua un détail qui, à défaut de lui apporter le moindre réconfort, eut le mérite de l’occuper un peu : la vampire ne produisait absolument aucun son lorsqu’elle se déplaçait. Melody pouvait entendre le « couic couic » de ses bottes à elle, le « tap tap tap tap » empressé des souliers de Vermine, mais les petites ballerines blanches de Faust semblaient ne même pas déranger la fine couche de poussière sur le sol.

« Vous êtes qui ? hasarda l’enfant. Et comment vous faites ça ? »

Faust lui jeta un regard par-dessus son épaule, mais poursuivit sa route. Elle s’immobilisa enfin devant une porte comme toutes les autres portes : sombre et bardée de ferronneries.

« Je suis Faust, la troisième, on est chez moi, et comment je fais quoi ? » demanda-t-elle alors qu’un énorme trousseau apparaissait comme par magie entre ses mains.

Les vampires, pourtant, ça ne pratiquait pas la magie.

« Marcher sans faire de bruit du tout.

— C’est parce que je suis très vieille et très forte. »

La très forte créature, cependant, semblait en difficulté : elle manipulait le jeu de clés dans tous les sens, sans trouver celle qui allait. La ferraille cliqueta entre ses doigts plusieurs minutes avant qu’elle ne la balance à Vermine, avec un grognement de dépit. Le garçon repéra tout de suite la bonne et ouvrit la porte sans rien dire.

La pièce à l’intérieur s’avéra quelconque, presque décevante. Melody s’était attendu à un cachot, mais non : c’était juste une petite salle sombre, avec une table, un tapis et quelques chaises renversées au sol.

« Assise ! » ordonna Faust en désignant l’une d’en elles.

Melody obéit. Clarence et Adam flottaient toujours derrière elle, dans un halot de lumière rose bonbon. La vampire inclina la tête sur le côté, comme si elle ne remarquait que maintenant le phénomène.

« C’est elle qui les fait voler, commenta Vermine en indiquant la sorcière du menton.

— Tu les poses et tu les réveilles ?

— Je peux les poser, souffla Melody, mais je ne peux pas les réveiller. Ils dorment parce que vous les avez mordus.

— Ha oui. C’est vrai. »

La fillette, sans bouger de sa place, déposa délicatement ses amis sur la partie du tapis qu’elle jugeait la plus moelleuse. Avec sa façon de les trainer par terre, le petit vampire avait déjà dû leur causer beaucoup de bleus et elle ne voulait pas en ajouter.

Vermine se pencha sur les deux enfants inconscients, leur ouvrit la bouche et y fit couler un sérum sorti d’une fiole cachée dans la poche de sa veste. Clarence se mit immédiatement à tousser, Adam à gémir. Faust les ramassa et les colla chacun sur une chaise, de part et d’autre de Melody. Elle s’agenouilla devant le garçonnet, lui saisit le menton et le lui leva, pour vérifier l’état de la morsure laissée par les crocs de Vermine.

« C’est quoi ton nom, petit sorcier ? demanda-t-elle.

— Adam Mycroft, madame la vampire, ne me faites pas de mal s’il… »

La dame blanche plaqua sa paume contre la bouche d’Adam pour interrompre sa logorrhée gémissante.

« Chut. Tu réponds à mes questions et c’est tout. Je te préviens, je ne suis pas patiente. Ok ? »

Le garçon hocha la tête, tenta de le faire, car la poigne de la créature l’avait collé contre le dossier de sa chaise. Elle le libéra et se secouant la main, affichant une mimique dégoutée à cause de la morve qu’elle avait récoltée sur le visage du petit humain.

« Adam Mycroft, de quelle maison ?

— Huit, madame, chevrota Adam.

— Seulement huit ? ! » grogna Faust.

Elle se désintéressa de lui aussitôt et porta son attention sur Clarence. La fillette ne pleurait pas et elle se forçait à respirer tout doucement, pour ne pas laisser la panique la gagner. Faust examina sa morsure puis lui posa exactement la même question :

« C’est quoi ton nom ?

— Clarence Efremov.

— Pas Mycroft ? ! s’exclama Faust.

— Non, Efremov.

— Паразиты, я оставляю ее тебе 1.»

La vampire saisit Clarence par le col de son pull et la lança dans la direction de son acolyte qui la regarda s’écraser au sol. Il se passa la langue sur les dents en se penchant vers la fillette. Melody sentit ses cheveux se dresser sur sa nuque : le garçon affichait l’expression prédatrice d’un chat devant une colonie de souris.

« Attends ! s’écria-t-elle en sautant de sa chaise. Clarence, elle est presque une Mycroft, en fait !

— Comment ça « presque une Mycroft », comment peut-on être presque d’une famille ? ronronna Faust, sceptique.

— Parce que plus tard, elle va se marier avec Adam », répliqua Melody, comme si c’était l’évidence même.

Les deux créatures échangèrent un regard dubitatif et Vermine redressa l’enfant à genoux. Elle tremblait si fort que ses dents s’entrechoquaient, mais elle ne pleurait pas. Elle essaya de se dégager d’un mouvement d’épaule que le petit vampire sanctionna en resserrant un peu plus sa poigne. Elle grimaça et se mordit la lèvre.

« Melody dit vrai, intervint Adam, Clarence c’est ma fiancée. Quand on sera grand, elle s’appellera comme moi, c’est sur. »

Faust poussa un très long soupir ennuyé, se gratta sous la gorge, grogna et, enfin, adressa un signe de la main à Vermine, qui relâcha sa prise. La dame blanche pivota vers Melody et l’interrogea du regard.

La fillette leva le menton, croisa les bras et afficha l’air le plus hautain et mal aimable dont elle était capable. C’était facile : depuis que sa famille et elle logeaient à Londres, elle apercevait cette expression à chaque couloir, mêlée parfois d’un peu de dégoût qui lui donnait la nausée.

« Melody Mycroft, mentit-elle avec autant de conviction que si sa vie en dépendait, ce qui était le cas. De la maison majeure, même que. »

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Traductions :

1. Vermine, elle est pour toi.