27 – La cuisine

La cuisine, au grand dam de Melody, n’était pas loin et s’avéra très décevante. En fait, c’était plus un cagibi qu’une cuisine — où elle aurait pu trouver au moins un couteau pour se défendre. La pièce, à peine plus grande qu’un placard avait les murs couverts d’étagères elles-mêmes ensevelies sous les pommes, de courges et de conserves aux contenus douteux. Au plafond pendaient des venaisons fumées.

« Le garde-manger du garde-manger, commenta Faust.

— Je crois qu’on est pas vraiment ton garde-manger », remarqua la fillette.

Melody entreprit de sélectionner consciencieusement les meilleurs fruits, et se hissa sur la pointe des pieds pour accéder aux bocaux. Encore petite, elle n’atteignait pas la moitié des niveaux, mais elle fit avec.

« Pourquoi tu nous as enlevés ? » osa-t-elle demander.

Faust, les bras croisés et, la mine contrariée, soupira de mécontentement. Melody n’insista pas. Le sac se bomba d’une quinzaine de fruits et légumes improbables — Melody n’avait vu des bananes que dans les livres !. La fillette se pressait pour ne pas agacer la créature, mais Faust grognait des vocalises d’ennui plus appuyées à chaque minute supplémentaire.

« C’est quoi comme viande, ce qui est accroché là haut ? demanda-t-elle en levant le nez vers le plafond.

— Sais pas. Je t’en attrape ?

— Heu, non merci. J’ai ce qu’il me faut, je crois. »

Ce pouvait être n’importe quoi, se disait Melody en se forçant à ne pas penser que ça pouvait être n’importe qui.

Faust ronronna de satisfaction, tira la gamine hors de la pièce et l’entraîna dans le couloir. Melody grimaça — ses ongles s’enfonçaient dans son bras et ça faisait mal — mais elle suivit docilement.

« La famille Mycroft possède la Sibérie et je veux la Sibérie », lâcha la vampire.

Melody fronça les sourcils et se tourna vers sa geôlière. Dans la pénombre, sa robe formait une tache blanche aux contours incertains.

« C’est quoi la Sibérie ? demanda Melody.

— Un pays.

— Mais, on ne peut pas avoir un pays tout entier comme ça, objecta-t-elle.

— C’est pas vraiment un pays.

— Ça veut encore plus rien dire.

— Ça veut dire, Menteuse, que la famille Mycroft, elle a des oléoducs, des mines et des puits de forage par là bas. Y’a pas un habitant de Sibérie qui ne travaille pas pour eux. Y’a pas une école ni un hôpital qu’ils n’aient pas financé.

— Je crois que je ne comprends pas, souffla Melody après plusieurs longues secondes de silence. Tu veux un pays avec des gens dedans pour toi toute seule ?

— Tout s’effondre, nous ne nous contenterons pas de vos miettes.

— Qui ça, vous ?

— Mes vampires et moi. Moi, pour mes vampires. »

Melody grimaça. Plus de vampires que Faust et Vermine, ça n’était pas une très bonne nouvelle. Elle marchait lentement, à cause du sac, mais aussi parce que ce que lui racontait Faust attisait sa curiosité.

« Il y a d’autres vampires que Vermine ici ? interrogea-t-elle.

— Ici ? Non, il n’y a que Vermine et moi. Mais j’ai des gens, des gens qu’il faudra bientôt reloger, nourrir, encadrer, diriger à travers le chaos vers lequel vous allez tous nous plonger. Les miens sont comme les loups des temps d’avant : ils aiment les désastres. Quand ça va bien, les sorciers et les hommes sont les prédateurs, quand tout s’effondre, les loups deviennent ceux qui chassent. Sauf que les vampires chassent jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de viande. Ça, la Mycroft ne veut pas l’entendre. Elle a cru que je la menaçais. Je me déplace chez elle, je l’alerte, je lui propose une solution et elle prend ça pour une menace, cette conne. Donc, je suis passée aux menaces, pour de vrai. Les sorciers n’apprécient pas trop qu’on touche à leurs rejetons et les Mycrofts, en particulier, sont très susceptibles avec leur filiation… »

La porte de la pièce où Adam et Clarence étaient enfermés barra soudain l’ombre du couloir et coupa court aux questions, pourtant nombreuses, qu’aurait aimé poser Melody. Faust, sans cérémonie, ouvrit la salle, poussa l’enfant dedans et s’en alla aussitôt. Les gonds grincèrent, le battant claqua et Melody soupira pour chasser sa terreur. Elle essuya les petites larmes nerveuses qui perlaient au coin de ses yeux et posa prudemment son butin au sol en cherchant ses amis du regard.

Ils étaient retranchés dans l’endroit le plus sombre de leur prison. Adam dormait, la tête sur les genoux de Clarence, le bras valide passé autour de sa cuisse, qu’il serrait contre lui comme un doudou. Melody, sans rien dire, sortit un bocal du sac puis l’ouvrit. Une odeur douce et sucrée s’en échappa et provoqua une marée de salive contre sa langue. Elle déglutit, tendit le contenant à son amie qui se contorsionna pour s’en saisir sans réveiller le blesser. Trop affamée pour être suspicieuse, Clarence plongea la main dans le goulot et avala tout rond une poignée de ce qui ressemblait à une compote de fruits. Ses yeux s’agrandirent de surprise, et, en gestes, pour ne pas faire de bruit, elle pressa Melody de goûter à son tour.

La mixture grumeleuse très sucrée, légèrement pétillante avait un vague goût de pêche, relevé d’une délicieuse explosion de cannelle. Les fillettes se passèrent le pot jusqu’à ce qu’il soit vide. C’était si bon qu’elles en souriaient. Melody bâilla, rassasiée, épuisée, mais étrangement réconfortée par la douceur incongrue du repas. Elle s’allongea de l’autre côté de Clarence, se blottit tout contre elle et s’endormit.