28 – Plan d’évasion

Le charme contre les petits bobos, répété au moins mille fois, s’avéra presque efficace. En tout cas, assez pour qu’Adam se sente un tout petit peu mieux et puisse même se mettre debout. Melody lui bricola une écharpe pour son bras, avec des lambeaux de tapis, Clarence, dont ils avaient aussi soigné un peu l’épaule, le soutint sur ses premiers pas.

Les trois enfants s’observèrent dans la pénombre et hochèrent la tête de concert. Ils avaient décidé de s’échapper.

Melody s’était réveillée la première, alors que le jour commençait à filtrer par les interstices de la haute fenêtre murée. Plus exactement, elle n’avait presque pas dormi. Elle avait bien trop peur. Elle se savait en sursis et la prochaine fois que Faust viendrait, il lui faudrait plus que quelques mensonges pour s’en tirer. Elle ne voulait pas apprendre ce que la curiosité d’une vampire comme Faust pouvait lui coûter. La vie, au moins… Adam, réveillé par ses sanglots désordonnés, s’était trainé jusqu’à elle.

« On va partir d’ici, avait-il affirmé avec conviction.

— Vous, vous risquez pas grand-chose. Faust a prévu de vous échanger contre un pays à ta famille. Si on s’échappe et que Faust nous retrouve, elle va tous nous tuer. Si on reste, pas vous.

— Mais toi si, alors on part, c’est tout. »

L’assurance du garçon avait clamé Melody. Clarence avait confirmé : il était hors de question qu’ils la laissent se faire vampiriser. Les enfants avaient donc rempli leurs sacs de toutes les provisions apportées la veille, puis avaient tenté de soigner un peu mieux Adam, car, pour s’enfuir, on n’avait pas forcément besoin de ses deux bras, mais c’était quand même bien de pouvoir compter sur ses deux jambes.

« Comment est-ce qu’on atteint la fenêtre ? murmura Clarence, en portant son regard sur le fin liseré lumineux qui filtré des briques mal jointes.

— Je m’en occupe », souffla Melody

Elle leva la tête vers le plafond pour se repérer, puis entreprit de dessiner le symbole de la rune Uruz sur la poussière du dallage. Elle avait déjà bâti toute une maison pour protéger des vampires du jour, elle allait bien réussir à monter un escalier jusqu’à la sortie ! La fillette se força à ne pas trop se précipiter. Elle traça plein de signes au sol, murmura des incantations approximatives, puis s’agenouilla au milieu des motifs.

« J’y vais », prévint-elle.

Adam et Clarence reculèrent de quelques pas. Son concentrateur contre la pierre froide, Melody prit une grande inspiration et récita la formule de construction. Tout de suite, le carrelage en granit se mit à trembler, puis à s’élever en pente douce vers la fenêtre scellée. La fillette toute chancelante se redressa et adressa un signe à ses deux amis, quelques mètres en contrebas.

« On peut utiliser un sort d’évaporation sur les briques, pour libérer la sortie » s’exclama Clarence pleine d’enthousiasme.

Elle grimpa à toute vitesse, suivie par Adam qui était bien forcé d’aller lentement et s’efforçait de ne pas montrer sa douleur. Melody dodelina de la tête, fatiguée par sa prouesse. Son amie la serra dans ses bras avant de s’occuper de leur dégager un passage – elle était très forte pour faire disparaître des trucs Clarence, surtout les petits mots qu’elle faisait souvent circuler en classe pour discuter sans que le maître s’en aperçoive.

Rapidement, l’air frais — presque glacé — du dehors s’engouffra dans la pièce et regonfla le coeur des trois captifs. Clarence ménagea un espace juste assez grand pour qu’ils puissent ramper puis, très vite, s’y glissa pour évaluer la situation de l’autre côté. Elle revint à l’intérieur la mine sombre et le bout du nez tout froid.

« On a de la chance, il y a tellement de neige qui s’est accumulée sous la fenêtre que ça fait comme un toboggan, expliqua-t-elle.

— Pourquoi tu fais la tête, alors ? demanda Adam.

— T’as déjà essayé de courir dans la neige ? Et sans laisser de traces ? » rétorqua sèchement la fillette.

La remarque fit grimacer ses deux camarades. Un sol plein glacé, ce n’était effectivement pas l’idéal pour une évasion. Melody, morose, décida que, plutôt que de ne rien faire, elle allait dégager un peu plus leur sortie, car Adam ne pourrait jamais se faufiler dans un espace si petit. Et puis, elle aussi, les sorts de disparition, elle les maitrisait bien.

C’était trop bête : elle rêvait depuis toujours de voir de la neige, dont elle n’avait jamais entendu parler que dans les livres, et voilà que le jour où ça arrivait, la neige n’était pas, mais alors pas du tout, son alliée. À moins que…

« Je sais comment on va faire ! » s’exclama-t-elle soudain.

Avant que les deux autres aient pu la questionner, elle se précipita dehors, manqua de glisser sur le rebord de la fenêtre, perdit l’équilibre et tomba. Melody dégringola la congère accumulée contre le mur dans un roulé-boulé chaotique. Clarence passa la tête à l’extérieur et trouva la fillette hilare quelques mètres plus bas.

« Ça va ? s’enquit-elle, très inquiète.

— Oui ! C’est froid, la neige !

— J’arrive avec Adam, ne bouge pas.

— Attends, attends !

— Quoi ?

— Est-ce que tu peux attendre dix minutes à l’intérieur avec Adam ?

— Pourquoi ?

— C’est une surprise !

— C’est pas le moment de faire des surprises, Melody !

— Allez, s’il te plait ! »

Clarence retroussa le nez, puis soupira. Elle profiterait de ce temps pour aller chercher les tapis restés sur le sol de leur prison, marmonna-t-elle à Melody : par cette température, ils allaient en avoir besoin !

« Dix minutes et c’est tout ! »